La solidarité pour se faire reconnaitre

« Nous n’avions plus le choix. Nous n’existions officiellement nulle part! »

Jean-Luc Lavoie1 est un témoin privilégié de l’émergence syndicale du personnel professionnel des cégeps. Il rappelle le contexte d’effervescence sociale d’une intensité rarement égalée dans lequel s’est inscrite la naissance des cégeps : tout était à faire, tout devait changer.

« À l’origine, ce sont sept cégeps, hors de Montréal, qui devaient voir le jour. À la suite de pressions effectuées au début de 1967, ce chiffre grimpera à douze. Toutefois, la rentrée inaugurale était toujours prévue pour l’automne de la même année! », souligne-t-il en riant.

Jean-Luc Lavoie

Une période électrisante et tumultueuse

La société québécoise des années 60 avait soif de progrès et de transformations rapides. Le succès des cégeps sera instantané : « La création du réseau répondait à une aspiration populaire longtemps refoulée. On a assisté à une véritable explosion de la fréquentation dans les années qui ont suivi. Il a fallu créer des programmes, engager du personnel et structurer des départements en un temps record », poursuit-il.

Dans ce contexte de mise en œuvre, les étudiantes et étudiants, et le personnel de soutien et enseignant avaient leur mot à dire et s’appropriaient rapidement les lieux de pouvoir qu’offraient ces nouveaux établissements. Le mode d’organisation privilégié était avant tout syndical. L’horizon des revendications était, quant à lui, vaste, et les actions soutenues par de fortes mobilisations.

« On n’hésitera pas, durant cette période aux nombreux tumultes, à contester l’ordre établi ou toute manifestation de nature hiérarchique. Suivant les évènements de Mai 68 en France, notamment, et les occupations étudiantes au Québec à la rentrée suivante, le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ambiance était électrique! », explique Jean-Luc Lavoie.

Un constat brutal

De leur côté, les « professionnels non enseignants », titre dont on affuble les professionnelles et professionnels des collèges de l’époque, forment un contingent restreint dont la place est peu définie. Ils sont à la recherche de repères, et leur proximité avec les cadres et les membres des directions pédagogiques les maintiendront, pendant un certain temps, dans un statut qui deviendra insupportable.

Jean-Luc Lavoie se remémore ce moment qu’il a vécu lors d’une discussion avec un directeur des services pédagogiques, alors qu’il mettait en question les conditions d’emploi des professionnels : « Il me répondit : “Ben toi, t’es rien. Ce qui voulait dire que, n’étant pas cadres, enseignants ou employés de soutien, moi et mes semblables à la comptabilité, à la bibliothèque, etc., nous n’étions rien. Il avait raison. Ce fut un véritable choc pour moi. »

Au même moment, dans d’autres cégeps, plusieurs membres du personnel professionnel vivent des déceptions similaires. « Nous nous retrouvions dans une sorte de no man’s land : nous n’existions pas. Nous avons compris que le temps était venu de nous organiser. Il fallait bouger. »

Les directions profitaient de la situation

Toutes les options seront envisagées. Des initiatives locales verront le jour, des associations non syndiquées bona fide (de bonne foi) seront formées, des discussions auront également lieu avec des représentants du ministère de l’Éducation. Rien n’y fait.

Malgré l’inconfort de certains membres devant un discours syndical qu’ils jugeaient parfois trop musclé, voire radical, un constat s’impose : « Ça commençait à jouer dur dans certains collèges. Les directions profitaient de notre désorganisation. Il fallait nous regrouper et défendre nos intérêts pour freiner les décisions arbitraires des patrons », soulève Jean-Luc Lavoie.

Un vent de syndicalisation se lève

Les premiers syndicats ont été accrédités dans les cégeps du Vieux-Montréal, de Limoilou et d’Édouard-Montpetit au cours de l’année 1972. La grève concertée qu’ils organiseront à la rentrée de janvier 1973 aura un effet catalyseur et, bien qu’informel, ce regroupement démontrera tout le potentiel de l’action syndicale.

Il faudra attendre six ans après la création du réseau collégial pour voir la fondation des premiers syndicats de professionnels et une année supplémentaire pour assister à la naissance de la première fédération regroupant les syndicats de personnel professionnel. À sa fondation, le 5 octobre 1974, la Fédération du personnel professionnel des collèges, affiliée à la CEQ (devenue la CSQ), regroupe 171 membres provenant de sept syndicats. À peine un an plus tard, forte de ses onze syndicats, la fédération mènera sa première négociation.

En 2017, malgré le chemin parcouru, la bataille pour une plus grande reconnaissance du rôle et de l’expertise du personnel professionnel qui travaille dans les cégeps demeure inachevée. Représentant 17 titres d’emplois, les professionnelles et professionnels doivent poursuivre cette lutte et demeurer vigilants quant à l’évolution de leurs fonctions ainsi qu’à l’ajout essentiel de ressources professionnelles, lesquelles sont liées au financement des cégeps. « Personne ne le fera à notre place », conclut-il.


1 Jean-Luc Lavoie est un syndicaliste de la première heure, militant à la Fédération du personnel professionnel des collèges (FPPC-CSQ) et auteur d’un ouvrage intitulé Une histoire pour notre avenir, trente-cinq ans de lutte pour le personnel professionnel des collèges.

 


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