Poursuivre l’accès et l’ouverture

« Dans certains milieux, plusieurs n’auraient jamais imaginé poursuivre leurs études après le secondaire! »

Telle est la réaction de Pierre Doray1 lorsqu’on l’interroge sur l’effet qu’a eu la création des cégeps en 1967. Depuis de nombreuses années, il étudie les parcours scolaires des jeunes Québécoises et Québécois, et l’accessibilité à l’enseignement supérieur. Selon lui, il ne fait aucun doute : le réseau collégial public a constitué un facteur central de la démocratisation de l’enseignement supérieur.

« À la fin des années 60 et au début des années 70, les cégeps représentaient une nouvelle ouverture pour les classes ouvrières, notamment en région. Quand les séminaires sont devenus des cégeps, un espace de possibles qui était inattendu s’est ouvert. Aujourd’hui, cela est tenu pour acquis, mais ce n’était pas rien de remettre en question des collèges classiques payants, privés, non mixtes et religieux! », poursuit-il.

Comptant à peine 15 000 personnes lors de la rentrée 1967, la population étudiante est passée, en 2017, à plus de 175 000 inscriptions. Cette augmentation de la fréquentation et de l’accessibilité a eu pour effet de transformer le visage des jeunes cégépiennes et cégépiens. Outre la participation aux études postsecondaires, maintenant majoritaires des filles, les institutions ont accueilli des cohortes de jeunes de toutes les origines sociales.

Pierre Doray nuance toutefois ce succès. « Malgré les progrès réalisés, aujourd’hui encore, seulement 25 % des jeunes dont les parents n’ont pas de diplômes postsecondaires se retrouvent sur les bancs d’une université. Ce sont ces jeunes que l’on appelle les étudiantes et étudiants de première génération (EPG). »

Pierre Doray

Réaffirmer la place de la formation technique

Il reste donc du chemin à parcourir pour assurer l’égalité des chances d’obtenir un diplôme. « Les cégeps continuent de soutenir le mouvement de démocratisation, notamment grâce aux programmes de formation technique qui accueillent davantage d’EPG que les programmes préuniversitaires. La mise en place de passerelles facilitant le passage du DEC technique vers le baccalauréat va également dans la bonne direction », soutient le sociologue.

« Il ne faut pas oublier qu’une des spécificités du cégep c’est de rassembler, dans une même institution, des jeunes des formations technique et préuniversitaire. Si l’on veut maintenir l’idéal du cégep, il faut que la formation de base demeure forte, mais il ne faut pas oublier un des objectifs poursuivis par la formation technique : le développement d’un esprit critique à travers la démarche d’apprentissage. On a pris le chemin de l’éducation par l’intégration de la formation professionnelle et technique, il faut donc l’assumer! », déclare-t-il.

Quelles politiques éducatives pour l’avenir?

Bien que les recherches de Pierre Doray visent spécifiquement à suivre des cohortes d’étudiantes et d’étudiants à travers les années pour mieux comprendre leurs choix, il a pu constater comment les décisions gouvernementales les influencent.

« On ne peut pas analyser les cheminements étudiants sans analyser les politiques éducatives qui déterminent ce que les institutions collégiales sont en mesure d’offrir. Par exemple, lorsque l’on élargit les critères d’admission tout en faisant des compressions budgétaires, il devient difficile d’amener des jeunes ayant des parcours scolaires plus compliqués au même point que les autres. »

Une autre illustration frappante de l’effet des politiques éducatives soulevée par Pierre Doray : « Seulement 36 % des jeunes du secondaire régulier se rendent au cégep, contre plus de 75 % pour les jeunes qui fréquentent un établissement privé ou un projet particulier dans le public. Cette constatation indique bien qu’il faut penser les parcours scolaires tout au long de la vie, soit avant le cégep. Il faut aussi les penser après le cégep. »

Président de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICÉA) depuis quelque temps, Pierre Doray défend l’importance d’augmenter l’offre de formation aux adultes qui souhaitent faire un retour aux études ou une formation d’appoint.

« Pour l’avenir des cégeps, il faut penser une institution d’enseignement qui soit au service du développement social, culturel et économique de la région, une institution qui devienne un pôle d’éducation au sens large : formation initiale et formation non créditée sur la santé, l’environnement ou le numérique. Les cégeps seraient des institutions idéales pour s’ouvrir à des formes éducatives non scolaires, pour partager le capital culturel avec l’ensemble de la communauté. Le cégep a permis d’ouvrir vers le postsecondaire, mais l’institution pourrait être encore plus ouverte », conclut-il.

« Quand les séminaires sont devenus des cégeps, un espace de possibles qui était inattendu s’est ouvert. »



1 Pierre Doray est professeur au département de sociologie de l’UQAM. Il a siégé au Conseil supérieur de l’éducation et est actuellement président de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes.


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