«Soyez réalistes, demandez l’impossible!»

« Si nous voulons changer le monde, il nous faut être irréalistes, déraisonnables et impossibles. Rappelez-vous : ceux qui appelaient à l’abolition de l’esclavage, au droit de vote des femmes et au mariage pour tous, eux aussi étaient traités de fous. Jusqu’à ce que l’histoire leur donne raison. »

Que diriez-vous de recevoir, chaque mois, un revenu décent qui vous mettrait à l’abri de la pauvreté et de l’insécurité? C’est l’une des idées proposées par l’historien et journaliste néerlandais Rutger Bregman dans Utopies réalistes (Éditions du Seuil). L’ouvrage fait actuellement un tabac à travers le monde. Et pour cause : l’auteur croit qu’on peut en finir avec la pauvreté.

Des expériences qui parlent

La recette est simple : distribuer à chaque personne un revenu suffisant pour satisfaire ses besoins de base. Une idée farfelue? Bien au contraire. Rutger Bregman rapporte plusieurs expériences concluantes, notamment à Dauphin, au Manitoba, en 1973. Pendant quatre ans, 1 000 familles ont reçu un revenu mensuel garanti sans rien devoir faire en retour.

Loin d’encourager la paresse et l’oisiveté, l’expérience a été bénéfique : les pères travaillaient autant qu’avant, les mères prenaient plusieurs mois de congé de maternité et les étudiantes et étudiants poursuivaient plus longtemps leurs études. Mieux encore : le nombre de cas d’hospitalisation a diminué de 8,5 %, sans compter le recul notable de la violence conjugale et des pathologies psychiques.

À Londres, l’expérience a été réalisée, en 2009, avec treize sans-abris à qui l’on a versé environ 5 000 $ par mois, sans condition. Un an plus tard, la majorité n’était plus dans la rue, et plusieurs étaient retournés aux études ou s’étaient déniché un travail. Et vlan pour les préjugés à l’égard des plus démunis!

Travailler moins pour mieux vivre

Rutger Bregman

Rutger Bregman s’attaque également à la semaine de travail de 40 heures en proposant de la réduire à 15 heures. Et là encore, les faits semblent lui donner raison. En effet, il écrit que « les pays les plus riches du monde, ceux qui ont une importante classe créative et des populations très éduquées, sont aussi ceux qui ont le plus réduit leur semaine de travail ».

En fait, c’est l’ensemble de la société qui a à gagner avec des semaines de travail réduites puisque ce serait la solution à (presque) tout : stress, pollution, accidents, chômage, etc. Sans compter que moins de temps passé au boulot, c’est plus de temps pour la famille et les loisirs. Des personnes moins fatiguées, plus heureuses et en meilleure santé, cela représente aussi des économies appréciables pour l’État.

Un contexte idéal pour plonger

L’historien croit que jamais les temps n’ont été aussi murs pour un tel revenu universel inconditionnel. Il évoque la mondialisation qui érode les salaires de la classe moyenne et l’écart croissant entre les personnes ayant un diplôme universitaire et celles n’en n’ayant pas…

Tout cela est « sans compter que le développement de robots de plus en plus intelligents pourrait bien couter leur boulot à ceux qui ont l’avantage aujourd’hui… c’est précisément parce que nous sommes plus riches que jamais qu’il est aujourd’hui en notre pouvoir de faire un pas supplémentaire dans l’histoire du progrès : donner à chacun la sécurité d’un revenu de base ».

Un monde sans frontières

Le monde idéal dont rêve Rutger Bregman ne s’arrête pas là : il plaide pour l’abolition de toutes les frontières. Il rappelle que, jusqu’à l’éclatement de la Première Guerre mondiale, les passeports étaient pratiquement inexistants et le fait de pays considérés comme peu civilisés.

Cent ans plus tard, il croit qu’il est temps d’abolir ces barrières artificielles. « Les frontières sont la plus grande cause de discrimination de toute l’histoire du monde. Les inégalités entre habitants du même pays ne sont rien comparées à celles qui existent entre différentes citoyennetés. »

Alors que les programmes d’aide au développement ne représentent qu’une goutte d’eau dans l’océan pour lutter contre la pauvreté mondiale, il soutient que l’ouverture des frontières, elle, aurait des répercussions considérables. Additionnée à des mesures contre les paradis fiscaux, elle pourrait contribuer à effacer toute la pauvreté existante.

L’auteur va même plus loin en déconstruisant tous les mythes sur les menaces qu’une telle ouverture ferait peser sur nos sociétés : augmentation du terrorisme et de la criminalité, réduction de la cohésion sociale, vol de nos emplois, baisse des salaires, etc. Des peurs bien réelles qui n’auraient toutefois pas raison d’être.

Une gauche trop timide

Aussi réalistes que puissent être ces utopies, Rutger Bregman est conscient qu’elles demeurent audacieuses. Il propose donc que des expériences soient menées et que leur mise en application se fasse progressivement. L’histoire abonde en idées folles devenues avec le temps la normalité, dont la fin de l’esclavage et l’avènement de l’État-providence. À nous d’avoir le courage d’être utopistes pour rendre le monde meilleur.

L’auteur attribue d’ailleurs la montée de la droite dans le monde au fait que la gauche est devenue beaucoup trop prudente, s’interdisant toute idée jugée trop radicale de peur de perdre des appuis dans la population. Historiquement, ce sont les idées progressistes de la gauche qui ont donné le ton à l’évolution sociale. Les manifestants de Mai 68, en France, n’hésitaient pas à scander : « Soyez réalistes, demandez l’impossible! »

Aujourd’hui, c’est la droite qui revendique l’impossible, et ce, en faisant reculer les limites de l’acceptable. Ses tenants, tel Donald Trump, y parviennent en osant émettre les idées les plus choquantes et les plus subversives, à un tel point « que n’importe quoi de moins radical paraitra soudain raisonnable ». En agissant ainsi, ils réussissent à déplacer vers la droite la fenêtre de l’acceptable et à l’éloigner d’autant de la gauche.

L’utopie pour rêver demain…

Plutôt que de sauter sur la patinoire avec ses idées, en faisant rêver et en redonnant espoir, la gauche commet l’erreur stratégique de s’opposer à la droite en prêtant foi à son discours. Si tous savent que la gauche est contre la privatisation, contre l’establishment, contre l’austérité, bien peu savent pour quoi est la gauche. Cette dernière doit reprendre l’offensive en défendant un idéal que des millions de gens ordinaires comprennent. Un idéal qui peut sembler utopique aujourd’hui, mais qui est pourtant à portée de main…


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