On donne tout, on aimerait bien recevoir aussi

À la lecture d’un article relatant une entrevue avec Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, menée par Emmanuelle Latraverse, j’ai failli tomber en bas de ma chaise. Dans cette entrevue, le ministre affirme : « quand je vois un prof en épuisement, je me dis “il devait être bon, lui. Il a tout donné!” »

« Comprenez-moi bien, jamais je ne vais juger un prof en épuisement », précise-t-il. Sauf qu’en fait, c’est exactement ce qu’il vient de faire en individualisant les problèmes d’épuisement et en disant que les bons profs sont « plus fragiles ». Le problème, ce n’est pas que « les bons profs » ont tout donné, c’est surtout qu’ils n’ont rien reçu!

Ils n’ont pas reçu d’aide de leur direction lorsqu’ils ont demandé des ressources pour aider le petit Jeannot qui a des problèmes de dyspraxie. Ils n’ont pas reçu d’aide du gouvernement qui a coupé des milliards de dollars en éducation, entraînant un manque de personnel professionnel et de personnel de soutien pour aider les profs dans leur enseignement. Ils n’ont pas reçu non plus cette diminution du nombre d’élèves par classe qu’ils réclament depuis longtemps pour avoir le temps, justement, d’adapter leur enseignement aux besoins de chaque élève comme le souhaiterait le ministre Roberge. Par contre, ils ont reçu beaucoup de fins de non-recevoir lorsqu’ils ont dénoncé ces conditions de travail qui ne cessent de se détériorer dans des écoles qui font de même.

Les vraies causes de l’épuisement

J’invite le ministre à prendre connaissance de la plus récente campagne de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) en matière de santé et de sécurité du travail. Notre message répond justement à cette individualisation à outrance des risques psychosociaux du travail : « le problème n’est pas dans ta tête, le coupable c’est l’organisation toxique du travail ». La surcharge de travail, la faible reconnaissance, le manque d’autonomie, le harcèlement psychologique, le sentiment d’injustice organisationnelle, l’insécurité d’emploi et le manque de soutien sont les sept facteurs de risque qui peuvent rendre malade et causer, notamment, des troubles musculosquelettiques, des problèmes cardiovasculaires, des problèmes psychologiques, de l’épuisement, etc.).

Le problème n’est pas individuel

Toutes les catégories du personnel scolaire ne connaissent que trop bien ces risques et y font face au quotidien. Pour se prémunir, les travailleuses et travailleurs de l’éducation rencontrent des thérapeutes ou, encore, se font prescrire des anxiolytiques et des antidépresseurs; d’autres prennent des congés. Plusieurs abandonnent carrément leur profession, croyant que leur milieu de travail ne leur offrira jamais des conditions acceptables qui respectent leurs valeurs.

Quand le ministre ramène l’épuisement à l’individu (même si c’est pour le complimenter et le qualifier de « bon prof »), il accrédite la thèse de ses gestionnaires selon laquelle il s’agit d’un problème d’adaptation individuelle. Ils sont convaincus que s’ils le voulaient vraiment, les travailleuses et travailleurs de l’éducation seraient à la hauteur et offriraient un service de qualité au meilleur coût possible.

Les études montrent toutefois clairement qu’il s’agit d’un problème d’organisation du travail et non pas de performance individuelle. Un établissement d’enseignement ne peut pas être géré comme une chaîne de montage, surtout lorsqu’il n’y a pas assez de personnel pour effectuer tout le travail à faire.

Toujours dans son entrevue, le ministre Roberge affirme (avec raison, je dois le dire) que les bons profs doutent constamment de leur pratique et de leurs méthodes. J’aimerais ajouter que les bons ministres aussi. Sur ce point, Monsieur le ministre, votre pratique mérite d’être revue.


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