Grandeur et misère de l’engagement social

Pour comprendre le phénomène de l’épuisement militant, il faut se pencher sur la pensée néolibérale qui commande d’aller très vite, toujours plus vite. Ce manque de temps nous fait collectivement choisir la facilité en ayant toujours recours aux mêmes voix, celles des rares personnes militantes osant prendre la parole dans l’espace public.

Je me suis levée avec un trop-plein, enragée de constater le sexisme ambiant, partout. C’était bien avant #MeToo et, plus près de nous, avant #AgressionNonDénoncée et Décider entre hommes. C’était le début de la décennie 2010, et la nouvelle révolution féministe restait à faire.

J’ai intitulé mon blogue La semaine rose en hommage aux pionnières du défunt magazine La vie en rose. Je voulais susciter une conversation sociale qui ferait peut-être bouger les choses. Puis, tout s’est enchainé : entrevues dans les médias, tournées de conférences (groupes de femmes, cégeps, universités, syndicats, etc.). J’ai écrit un livre et un autre. Sans m’en rendre compte, voilà que j’avais les deux pieds dans le militantisme. J’étais rendue une figure incontournable, de celles qui n’existent que pour une cause.

Au fil des ans, je suis en quelque sorte devenue une « féministe de service », presque une mascotte ou une caricature. Je sentais que ça n’allait pas, mais il fallait bien continuer, pour la cause. Et puis un jour ça a bloqué : je ne pouvais plus continuer. Juste d’y penser me donnait la nausée, des maux de ventre. J’étais épuisée. J’ai tout abandonné. J’ai mis fin à une chronique pourtant bien en vue dans un média de renom et j’ai cessé de donner des conférences, en plus de refuser toutes les invitations à la radio.

Marilyse Hamelin a étudié le journalisme à l’UQAM avant de travailler dans différents médias québécois. Elle est aujourd’hui autrice, rédactrice à la pige et éditrice indépendante.

Survivre au burnout militant

Heureusement, renaissance il y a eu, et la joie de me retrouver, humaine multidimensionnelle, évidemment féministe, mais aussi intéressée par une multitude de sujets et d’objets culturels. Mon burnout militant, coïncidant avec la pandémie, m’a forcée à me redéfinir. Je suis désormais éditrice et écrivaine. Je prends plaisir à faire circuler les idées. Je me tiens loin des micros et projecteurs, sauf pour promouvoir les livres.

J’ignore si je suis encore une militante, mais la quête de justice sociale teinte chacune de mes réflexions : égalité entre les genres, égalité entre les femmes, toutes les femmes, égalité pour les personnes trans ou non binaires, égalité pour les personnes handicapées, antiracisme et égalité pour les peuples autochtones, protection de l’environnement et écoféminisme.

Notre responsabilité collective

Il y a une réflexion à mener pour ne pas faire porter le poids de l’épuisement sur l’individu. Il importe de couper court au réflexe de se tourner vers les personnes militantes comme si elles détenaient toutes les réponses, de les étiqueter, ainsi que de nier leur droit à l’humanité et donc aux contradictions. Or dans un monde où tout va vite, la pensée simpliste est souvent une commodité alléchante…

Tant comme organisations que plus largement comme société et dans les médias, on doit éviter de recourir aux idées toutes faites. En lieu et place, on peut demander leur avis aux personnes militantes à qui l’on veut offrir une tribune. Par exemple, au lieu de dire « voici le sujet de notre congrès féministe et vous êtes féministes donc venez nous parler de tel angle du féminisme », pourquoi ne pas vérifier si elles n’ont pas un autre angle à proposer? Le résultat pourrait surpasser nos attentes.

Il importe de comprendre que les militantes et militants donnent de leur temps pour entrer en dialogue avec leur société et ne sont pas là pour fournir un simple « service » aux organisations. Or ce rapport clientéliste est fréquent, même dans la mouvance syndicale. Avec pour résultat de collectivement planter des pailles dans la personne militante, souvent pigiste et précaire, afin d’en aspirer tout le jus.

Pas la seule

Martine Delvaux, écrivaine, professeure d’université et militante féministe, est de celles qui font « l’effort de parler publiquement ». Elle tient à aborder le vaste spectre de l’épuisement, car entre le burnout et une certaine fatigue, pour ne pas dire une fatigue certaine, il y a plusieurs barreaux à l’échelle…

« Je ne sais pas si j’ai été épuisée, mais j’ai régulièrement senti le besoin de faire un pas de côté quand ça commençait à être envahissant, raconte-t-elle. Je me suis un peu détournée des médias pour me concentrer sur l’écriture. » Elle affirme avoir besoin de se « protéger du cynisme, de l’impression de travailler pour rien ».

Ce sentiment de perte de valeur de son implication compte d’ailleurs parmi les symptômes d’une fatigue pouvant mener à l’épuisement militant. C’est pourquoi il importe d’être à l’écoute des signes, malgré l’importance de la cause à défendre. Dans un système économique qui détruit non seulement l’environnement, mais les personnes, il importe de faire preuve d’instinct de survie.


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